SYLLABES DÉCOUSUES

Saisons d'oranger sur Tripoli




Préface


Cher lecteur,
Depuis le début de la guerre en 1975, le Liban ne finit pas d’être ballotté par les vents. Que de familles sont restées brisées par le deuil, handicapées, tapies, harcelées, écrasées par les masques de la mort ! Que de familles ont quitté leur pays d’attache, leur port, se sont égarées, ont vogué au gré du temps, forcées de s’éloigner de cette terre d’hospitalité et d’accueil frappée de malédiction, et dont les cèdres ensanglantés continuent à gémir dignement dans le silence des montagnes peuplées désormais de fantômes !

La traversée du désert, peut-être l’avez-vous déjà connue, est longue, très souvent plus longue qu’on ne l’aurait jamais imaginée. Elle vous entraîne de place en place, elle est peuplée de rencontres inopinées, fortuites, d’expériences nouvelles, d’êtres étranges par leur grandeur ou leur misère… Avec ses infinis déserts, ses immenses étendues de sable, ses paysages de dunes façonnés par le génie du vent, son ciel étoilé, son clair de lune qui donne vie et forme à ses palmiers, son soleil ardent qui achève de sculpter sa rose, les souvenirs rejaillissent, vous saisissent, vous parlent. Ils vous renvoient les images du passé qui s’entrechoquent d’abord. Puis, voilà que passé et présent se confondent, ils se confondent dans le Moi pour surgir sous la forme du langage, un langage simple qui reprend les syllabes décousues, qui se reconstruit dans la nuit, pour reconstruire une part d’une vie, une tranche de l’existence, une part de soi avec pour toile de fond cette amertume toujours poignante de tout être coupé de ses attaches, déraciné. Mais aussi une déception profonde lorsque la réalité vous renvoie brutalement son image et que votre réalité n’est plus qu’un rêve, une illusion d’optique.

Mes textes, cher lecteur, traversent l’ombre et la lumière, ces éternels contrastes que vous portez en vous lorsque vous gardez en souvenir la sensation vivante de ces heures méditerranéennes qui vous ont frappé par leur intensité et qui ont disparu ou sont devenues insaisissables, emportées par la guerre folle des hommes et des nations. Mais ils ne s’arrêtent pas à cette porte. Ils ouvrent le présent au passé. Et, ce présent c’est aussi, en quelque sorte, l’ombre qui l’habite, l’ombre de la souffrance au travail. Grande souffrance, hélas, qui rencontre une autre et dont on devient peu à peu l’otage. La traversée du désert, l’apprentissage de la solitude et la prise de conscience du temps qui passe, l’injustice, vous font poser des questions sur le monde, l’amitié, le bonheur, la mort, la solidarité, la guerre, le sens de l’action des hommes… Et, au moment où vous frôlez l’absurde, vous dire qu’il faut redécouvrir la vie, sa beauté et la nécessité de se battre. Un regard sur soi, un regard sur le monde pour retrouver ici la magie de l’enfance, ailleurs l’amère réalité des choses de la vie et enfin plus loin, là-bas, le chemin de l’espoir.

Mon souhait est que chacun de ces textes, que vous allez découvrir, au fil des pages, dans leurs formes différentes, puise son sens véritable dans le lien qui le rattache aux autres. Pour leur organisation vous comprendrez que j’ai voulu, pour leur grande majorité, me conformer à l’ordre dans lequel “ ils me venaient sans bruit ” et auquel j’ai choisi de “ m’abandonner ”, laissant le chemin libre aux caprices de la mémoire et du souvenir ou… de la révolte.





Balha


Il a traversé le désert,
entre mers de sables
et vagues de dunes,
et puis un jour,
écrasé par la chaleur ardente,
terrassé par la soif,
il voit apparaître
une ombre
dans l’humidité ambiante du matin.

Non ! ce n’est pas un mirage.
Elle lui tend la main,
lui donne aussitôt
à boire et à manger
et l’écoute en silence.
De temps à autre,
elle le regarde dans les yeux,
sonde son univers secret,
tantôt étonnée,
tantôt amusée,
tantôt attendrie,
sa main
se pose sur la sienne
lorsque, épuisé, étouffé,
il avait eu besoin
de ce langage muet
qui rapproche les êtres
dans une complicité sincère.

Elle, c’est Balha, le palmier du désert
qui a vu passer
tant de caravanes indifférentes,
tant d’hommes solitaires,
sans boussoles,
démunis, égarés,
privés d’écoute, de justice,
remplis de révolte
devant ce monde qui pavoise,
au rythme des grands mots
vidés de leur substance.
Il n’y a pas de grands mots
sans actions qui suivent.
Non ! le combat n’est pas encore fini.
Elle l’a soufflé. Il l’a compris.

Il se relève, le coeur chaud
pour reprendre la route
qu’il sait être longue,
non sans quelque regret,
trahi
par un signe maladroit de la main.
Il aurait souhaité rester,
parler encore,
sonder son mystère,
son existence au milieu de ces espaces
infinis,
mais il gardait en lui
ce regard
aux multiples facettes,
protégé par une mèche
qui lui tombait gracieusement
sur le front.
« L’absence est parfois nourrie de présence »,
se dit-il.
La mémoire vient au secours
de l’homme
et rétablit, comme par magie,
le lien, qu’un jour,
le temps, le destin,
ont créé avec l’Autre.
Oui, Saint Exupéry a raison,
« le seul luxe véritable
c’est celui des relations humaines ».

Vous est-il arrivé
une seule fois
de figer le temps
et de tenter de joindre l’universel ?
Dans cet immobilisme virtuel
de l’instant,
penser pourquoi sommes-nous là
et non pas ailleurs,
pourquoi ces êtres
maintenant, dans ce lieu ?
Quelles peuvent être leurs pensées… ?
Dans ce moment de suspension générale
où le silence semble
envelopper la planète,
j’entendis comme l’écho d’une voix,
une réplique, parvenir jusqu’à moi,
dans le roulement du vent
et les dunes en mouvement :
«  Peu importe qu’elle fût éloignée ou proche,
il suffisait qu’elle existât
pour remplir ma nuit
de sa présence ».
L’homme, d’abord surpris
par cette voix soudaine,
comprit ce message
qui demeura un instant encore
suspendu dans l'air chaud,
autour de lui.

Sur les planches de ce grand théâtre
qu’est la vie,
que de fois
avons-nous remis en scène
des moments chers et précieux,
malgré les distances
qui nous en isolent.
Et, dans la mémoire retrouvée,
nos acteurs, complices,
resurgissent au-devant des coulisses
avec une vague nostalgie,
et redonnent miraculeusement
un sens, chaque fois renouvelé,
à notre existence,
parce qu’on sait qu’ils sont là,
un sens qui nous permet
de reprendre, soulagés, la route.

Et, l’homme se leva
et reprit la route
qu’il savait encore longue.





Extrait de “Bagatelle”


[…]

La liberté!
Il y a longtemps, hélas,
qu'elle est au placard,
suspendue
à un cintre métallique bas de gamme,
enchaînée,
par le mensonge et la désinformation délibérée,
le cynisme et la perversité,
l'insolence et l'arrogance du pouvoir,
l'absence permanente d'interlocuteur et d'éthique,
la diffamation,
la discrimination,
le poids de l'étau économique,
la dégradation des conditions du travail,
la mise en circulation de rumeurs inquiétantes,
la perte programmée de l'image,
l'indifférence coupable et immorale,
l'inconscience abjecte,
le harcèlement et la souffrance,
la menace omniprésente et lâche,
la disproportion des moyens.

[…]




Extrait de “Un homme marche”


[…]

Alors, l'homme s'assied
sur une chaise en bois
au siège garni d'un treillis de rotin,
le dossier en demi-lune
porté par des barres plates.
Il s'assied
à l'ombre, s'assurant de ne déranger personne,
dans le passage
qui lui drainera
de la fraîcheur oh! combien paisible et précieuse.
Et, là,
les lunettes chevauchant
son nez,
les jambes écartées,
les bas du pantalon relevés
dévoilant ses chaussettes beige
en fil d'écosse
et la blancheur laiteuse de sa peau,
les bras accoudés aux genoux,
il parcourt
les pages du journal grand ouvert,
souriant de temps à autre aux passants,
saluant respectueusement
dames, hommes, enfants,
relevant la tête
par moments,
comme pour s'assurer
que le monde est toujours là,
sur cet écran
qui projette la vie.

[…]




Extrait de “Sylphide”


[…]

C'est là, dans cette salle de fête,
que j'assistais
aux premiers ballets
qui allaient remplir mon univers d'enfant
de couleurs et de lumières chatoyantes,
de sylphides élégantes,
en robes
de satin blanc, bleu, rose,
et jupons de tulle flottant
qui leur donnaient
cet aspect de cygnes,
cet aspect vaporeux
de créatures imaginaires
sortant soudain de la brume d'un soir
à la lumière verte, rouge ou bleue
d'une lanterne perdue
dans la nuit silencieuse.
Le cœur émerveillé et les yeux éblouis,
j'attendais impatiemment de les voir surgir
de leurs cachettes mi-obscures, mi-éclairées,
au rythme des figures qu'elles exécutaient.
Le crissement sourd et feutré
de leurs chaussons
sur les planches
m'envoûtait.
Je suivais attentif
ce langage du corps
auquel se mêlaient la grâce, l'élégance et la souplesse
et que je découvrais sans trop comprendre.

[…]




Extrait de “Les galettes du dimanche”


[…]

Mais le laitier Abou Ibrahim,
en pantalon kaki retroussé sur ses bottes noires en caoutchouc
ciré,
ne livre plus le lait frais.
Il est parti ailleurs, avec ses vaches, son jardin.
Il s'en est allé de par le monde,
vers une destination inconnue,
emportant avec lui son bonnet noir, son chapeau texan,
le secret d'un bonheur simple,
et son écuelle
qui lui servait d'instrument de mesure
et faisait toute sa noblesse.
Je n'oublierai jamais
le geste précis et quotidien
avec lequel il nous versait le lait
dans une grande casserole,
prolongeant ainsi le lien
qui nous rapprochait chaque jour davantage.
Je n'oublierai jamais
le geste précis
avec lequel ma mère,
après avoir fait bouillir le lait,
recueillait cette crème précieuse,
qu'elle déposait soigneusement
au réfrigérateur,
et qui devait servir à préparer
les galettes du dimanche.

[…]




Extrait de “Mme Sibo”


[…]

Et pourtant, c'était là,
comme sur le quai d'une gare,
qu'elle m'attendait,
lorsque l'été venu,
j'allais lui livrer les glaçons
sortis de notre réfrigérateur.
Le soleil était de plomb.
Une sorte de torpeur douce
pesait sur la ville.

Je descendais les escaliers,
ouverts sur l'extérieur,
le seau de glace à la main.
Les rayons du soleil
venaient s'étaler avec mollesse
sur des pans de murs entiers.
Tout semblait dormir.
Tout semblait me préparer
à cette rencontre
que rien ne viendrait perturber.
Madame Sibo était déjà là.
Du haut des marches,
je pouvais apercevoir ses pantoufles
rouges ou bleues, à petits talons,
au travers de la porte entrouverte
qui laissait pénétrer le flot de lumière
qui allait bientôt envahir
toute la pièce.
En entendant mes pas
elle s'avançait doucement,
s'appuyant sur sa canne, souriante,
égale à elle-même,
enveloppée dans une sorte de robe de chambre en soie
aux motifs brique et noirs.

Elle devait avoir plus de soixante ans.
Coquette, toujours bien coiffée,
parfumée à l'eau de Cologne
ou la violette,
ses yeux ressemblaient
à deux billes marron clair,
noyés dans un blanc d'œil intense,
au milieu de ce visage bien fardé
couvert d'une poudre épaisse.
Avec ses lèvres bien marquées
par la densité du rouge
et ses cheveux laqués, tirés
en chignon protégé par un filet noir,
tout faisait d'elle
une sorte de poupée de cire
flétrie par les années
et qui cherchait,
pétillante de gaieté,
àmasquer les affres du temps.

[…]




Extrait de “Otage”


[…]

Est-ce la traversée du désert,
est-ce la traversée du désir ,
est-ce un long week-end à Zuydcoote ou est-ce l'ennui ?
Paroles !
En attendant la fin de la nuit,
la voie royale, l'espoir,
une vie, croisade sans croix, entre le zéro et l'infini,
j'attends que le soleil se lève aussi,
j'attends la lumière d'août,
un certain sourire sous le regard des étoiles,
loin de la peste, de l'imposture, loin de l'étranger vipère
au poing,
loin de la machine infernale.
On a dit que le facteur sonne toujours deux fois.
N'a t-il sonné que pour me dire
l'otage que je suis
de l'ignorance,
des mains sales !
Onze minutes ce n'est pas de trop
pour comprendre dans la lumière qui s'éteint
combien le bonheur est fragile
quand sonne la vingt cinquième heure
de l'exilé
et qu'un homme
se penche sur son journal
au milieu de la tourmente
et brise sans remords le portrait de Dorian Gray.

[…]




Extrait de “Ils pavoisent”



Ils pavoisent sur les bords de mer en Floride,
au nom de l'Insouciance coupable,
Ils pavoisent dans des chemisiers de soie rare
dont ils parent le corps fébrile
de leurs esprits vicieux et leurs amours négociées,
ils pavoisent dans le lit d'amants
arrachés à la mémoire d'un père solitaire et meurtri,
ils pavoisent à bord d'un avion
affrété au seul transport d'un perroquet en cage,
ils pavoisent dans des caves à vin,
où s'entassent avec une fierté insolente
de nobles bouteilles marquées du sceau de la fraude
en guise d'appellation contrôlée,
ils pavoisent sur un champ de bataille déserté
où un petit officier à la retraite, nostalgique,
se nourrit du mythe de la guerre
pour se construire enfin une image de héros titubant,

[…]




Extrait de “Des mots et des notes”


Là-bas quand tu seras
entre ciel, terre et mer,
peu importe le temps qu'il fera,
tu retrouveras la liberté des grands espaces verts.

L'air que tu fendras,
en courant, les bras ouverts, sur les étendues de sable,
te laissera
sur les joues enhardies
le voile d'une caresse amicale.

La pluie que tu prendras,
en échappant au vent,
posera sur ton ciré de pêcheur maladroit
quelques perles venues d'Orient.

Le soleil qui percera timidement son chemin
dans les nuages de mouton,
t'enverra un doux rayon
de lumière, dans du papier parchemin.

[…]



© Philippe Kandalaft - Perspectives 2016-2018