Philippe Kandalaft

Auteur



A Marc et Christèle mes deux grands amours.

Quand j'écris Syllabes Décousues j'ai comme le sentiment de devoir enfermer quelque chose du passé dans une boîte. Il y avait certes un mouvement d'écriture plus proche de la thérapie à un moment très difficile de ma vie sur le plan professionnel.

Mon enfance je l'ai passée au Liban dans une petite ville du Nord Tripoli. Je me souviens surtout des journées que nous passions à jouer dans la rue - il n'y avait pas encore beaucoup de voitures- et nous avions, comme d'autres enfants de notre génération, aménagé notre "hara" ou quartier de jeu. Nous jouions aussi à la maison et dans les escaliers. Le souvenir de nos processions religieuses dans les pièces de notre appartement et de la messe qui suivait m'est encore bien vivant. Les escaliers se prêtaient bien aux jeux chevaleresques de cape et d'épée et nous servaient de cadre aux pays du far west peuplés de cow boys qui tiraient plus vite que leur ombre. Le grand vestibule de l'intérieur nous fournissait l'espace approprié pour la réalisation de scènes de cinéma improvisées qui nous transformaient soudain en acteurs ou actrices. Des opérations commerciales y étaient également organisées en nous attribuant les occupations professionnelles que nous côtoyions dans la rue où nous habitions.

La vie à la maison était plutôt calme, sans remous particuliers avec une communication globalement limitée. Certes les jeux de société animaient nos après midis ou quelques unes de nos soirées, lorsque nos parents sortaient en visite ou au cinéma. Mon père rentrait tard du travail et nous avions plus d'échanges avec notre mère.

J'ai grandi avec bien souvent un sentiment d'insécurité profond. Je n'aimais pas beaucoup l'école pour les personnages étranges que je devais tolérer et qui ne manqueraient pas de railler nos connaissances limitées ou nos lacunes. Cela me faisait passer pas mal de temps aux toilettes, dans la cour, où je trouvais quelques instants de répit. Encore fallait-il que la permission de quitter la classe me fût accordée. Le syndrome du dimanche soir était bien évidemment omniprésent et son ombre géante s'étendait sur toute la semaine : la peur de ne pas savoir et la peur du ridicule. Je n'ai pas été cet enfant extraverti mais j'ai certainement été très sensible. Sensible au monde qui m'entourait. Sensible à l'amitié qui par contre ne m'était pas toujours rendue sans bien comprendre pourquoi. Sensible plus tard à la beauté des jeunes filles bien que très timide à l'époque et évoluant dans une société fermée qui nous privait de relations durables. Cette timidité, certains jours, je la sentais comme un boulet au pied et il aura fallu du temps pour la maîtriser. Rêveur en feuilletant les livres scolaires, je me plaisais à flâner dans les pages de notre manuel de géographie qui me transportaient vers des horizons lointains, inconnus. Oui je voulais souvent fuir vers d'autres ailleurs. Rebelle déjà. Beaucoup de choses soulevaient en moi un sentiment de colère ou d'indignation : la violence, la raillerie, l'ingratitude, l'injustice, l'incompréhension, la légèreté, l'indiscrétion. Je n'aimais pas perdre au jeu mais je n'étais pas un mauvais joueur.

Les choix difficiles ! Je les ai toujours connus. Peut-être ne me sentais-je pas suffisamment libre financièrement. J'aurais souhaité poursuivre des études d'Architecture et de Psychologie. J'ai dû me rabattre d'abord sur le Droit puis dans la foulée me rendre compte que j'étais dépassé en raison de mes absences aux cours car j'avais commencé à travailler. L'amphithéâtre ou même le terme "amphi" m'était devenu insupportable tant j'avais l'impression de me noyer dans la masse des étudiants et de l'espace. Je choisis donc la même année de me tourner vers les Lettres mais avec les mêmes appréhensions.

Mon sentiment du travail bien fait et de la responsabilité face aux choses de la vie étaient montés d'un cran chez moi. Fidèle à mes amitiés universitaires, je constituais un petit groupe d’étude mais les interventions publiques m'étaient encore difficiles. C'est avec la vie professionnelle et le voyage que j'ai entrepris de faire un gros travail sur moi. L'arrivée de la famille et de mes enfants m'ont certes porté parallèlement à mûrir sur beaucoup de questions.

L'enseignement a été pour moi une très belle expérience. Je me suis découvert un sens véritable de la pédagogie. C'est un métier exaltant et plein de défis renouvelés. Je voulais que mes élèves réussissent différemment, qu'ils ou qu'elles abordent la littérature par le texte, l'analyse et la synthèse. C'est avec beaucoup de tristesse que j'ai dû décider de quitter une carrière riche et intéressante sur le plan intellectuel et humain pour une nouvelle aventure. Certes la guerre au Liban m'avait prêté main forte.

Mais c'est sur ce chemin que j'ai enrichi ma vie d'expériences nouvelles professionnelles et humaines. Le sentiment du travail bien fait me hantait. Le sens de la responsabilité collective aussi. La réussite bien entendu car comme tout le monde ou presque je n'aime pas l'échec. C'est durant ces années que je me suis forgé davantage et que je me suis assumé. Est-ce pour cela qu'on me reconnaissait une image de sage, en tous les cas d'une personne mesurée. L'Arabie et la France m'ont fourni des univers bien distincts. Mais je n'ai jamais changé de cap. Réussir ce que je faisais, bien faire ce que je faisais, refuser toutes les formes de l'injustice, donner de l'espace à la participation collective et la responsabilité, encourager les initiatives… ne pas tricher surtout. C'est pourquoi le chômage qui m'a frappé très tôt m'a été insupportable. Un combat inégal, injuste, inhumain, et des masques qui tombent ou de la solidarité qui se manifeste. Faire carrière dans les Ressources Humaines n'est pas tâche facile. Avoir pour responsabilité la formation n'est pas chose acquise. Mais ce sont des fonctions qui m'ont beaucoup appris sur le monde et la gestion d'entreprise. Nulle part ailleurs vous n’êtes confrontés si directement à votre conscience et pris en étau entre les intérêts des directions et la juste mesure pour les hommes.

Durant toutes ces années, le Liban est resté en ligne de mire. Comment renier en effet le pays où je suis né, le pays où j'ai fait mes premiers pas dans la vie, où j'ai grandi et suis devenu ce que je suis. Un pays où, comme beaucoup de ma génération, je me sens aujourd'hui étranger après tant d'années d'émigration.

Ma grande joie je la puise dans ma famille toujours à mes côtés : ma femme et mes enfants et aujourd'hui mes petites filles ou comme je les appelle parfois mes trois femmes. Je la puise aussi dans mes amitiés, la convivialité, dans la nature, le sourire, l'action noble, la tendresse, l'engagement. Terrien, la lecture et la musique me servent de nourritures terrestres tout comme les bonnes tables.

Je garde de ma mère ce sens épicurien de la vie que je cultive, le sens du respect, une forme de sagesse et de modération, et certes de mon père une certaine intransigeance sur les valeurs, peut-être le sens du devoir. Entre l'Orient et l'Occident il ne m'a pas été toujours facile de trouver ma place. J'en sors avec une richesse intérieure exceptionnelle, une ouverture et un pouvoir de tolérance qui dépasse de beaucoup ce que je constate autour de moi. Ils ont tous deux forgé mes convictions.
Je reste friand d'indépendance et de liberté sous toutes leurs formes. Le stéréotypes ne me conviennent pas.

L'écriture s'est nourrie de tout cela bien évidemment. Elle a toujours été un plaisir depuis les classes du cours moyen ou complémentaire. Très souvent tourné vers l'observation sociale et les travers de la société avec une influence particulière des philosophes du XVIIIe siècle et plus spécialement de l'esprit voltairien. Les auteurs du XIXe siècle m'apportaient quant à eux le goût de l'observation, du réalisme littéraire, de l'analyse, les grands amours romantiques, de Balzac à Flaubert et Stendhal. Puis Proust pour le soin de la langue et de ces phrases dont on doit reconstituer la structure tout en se frottant à une grande sensibilité et à un art de la description semblable à nul autre. Malraux et sa Condition Humaine. Au passage, Jacques Brel et le choix des mots qui correspondaient bien à mes états d'âme, l'observation de la société dans ses replis les plus secrets. Alain Fournier et Eugène Fromentin m'emportaient dans leur élan du coeur. Saint Exupéry m'offrait sa rose et son désert pour lequel je garde une grande fascination mais aussi son sens du travail et de la solidarité humaine. Pour ne citer que ceux-là.

Cet amour de l'écriture attendait de s'éclore puisqu'il a été longtemps mis en sourdine en raison d'une carrière professionnelle dans la gestion d'entreprise. Mais travailler dans les Ressources Humaines offre de belles occasions d'écrire. D'observer et d'écrire. De se rebeller. Les injustices y sont si fréquentes et l'éthique n'a que peu de place dans les affaires. Je ressemblais à un un oiseau qui planait hors de son groupe (proverbe arabe). Ces expériences professionnelles ont souvent été amères et auraient pu être plus gratifiantes. Les premières écritures ont ainsi vu le jour en situation de harcèlement moral dans un bureau exigu et dépouillé.

Ecrire a donc commencé par être une véritable thérapie mais aussi un refuge. Avec la prise de conscience du temps qui passe et devant un Liban qui se noyait de plus en plus, il fallait que les pages à écrire se transforment en quelques trésors qui viendraient se mettre à l'abri du temps. À l'instar des petits enfants qui enferment leurs petits bonheurs dans une boîte qu'ils cachent bien à l'abri des regards. Syllabes Décousues est venu répondre à ce désir. Mais il ne s'est pas arrêté à cet aspect. Il dénonce et dénonce avec des accents cinglants et de l'ironie cruelle. Et puis il traduit les mouvements de l'âme devant les choses de la vie : l'amour et l'amitié, la vie et la mort, le temps et l'espace, la justice et la tricherie, la violence humaine, la fascination au contact de la nature, la recherche de soi, la laideur et la beauté.

Raisins Brimés est écrit sous une autre forme. C'est un récit témoignage qui ouvre la porte au monde du travail et apporte la lumière sur des expériences personnelles vécues dans plusieurs pays. Avec des oscillations identitaires aigües et une recherche de soi difficile. Non sans dénoncer encore et encore les injustices et la tricherie. En pointant du doigt l'argent culte et en observant l'incompatibilité des actions sociales avec le profit ou de ce dernier avec l'éthique. C'est un ouvrage qui se penche sur des questions sociétales et existentielles. Il s'interroge sur le sens du travail, l'émigration et l'intégration, le sens de l'argent comme moyen de vie, le chômage. Il scrute le pouvoir que nous avons sur les décisions ou les choix que nous faisons. Le secret du lendemain : est-ce le hasard ou la chance, le destin ou la Providence? Au-delà, cet ouvrage multiplie les descriptions des différents pays qu'il côtoie. La guerre y est omniprésente.






© Philippe Kandalaft - Perspectives 2016-2018