SYLLABES DÉCOUSUES

Saisons d'oranger sur Tripoli


Le premier ouvrage de Philippe Kandalaft



Avec pour toiles de fond la guerre du Liban et son bureau de travail à Paris, échoué quelque part dans le désert, il raconte une part de son passé dans un pays coupable, à ses yeux, de l’avoir poussé loin de ses terres. Mais dans ce désert qui par ailleurs le fascine, il est rattrapé par le présent, un présent cruel et amer qui lui ouvre la voie de la révolte. Avant qu’il ne retrouve le chemin de l’espoir dans l’évocation simple de la vie à laquelle il s’accroche, de ses charmes discrets qu’il faut apprendre à voir, et du combat incessant qu’il faut livrer à la laideur.

L’occasion pour lui de se remémorer ces heures personnelles et désormais lointaines de sa ville natale, Tripoli, de ressusciter quelques-uns des thèmes les plus étroitement liés à notre existence et de dénoncer la souffrance au travail.








Saisons d’orangers sur Tripoli,
ou le lyrisme d’une mémoire transfigurée

Article paru dans l’Orient Le Jour, le 21 décembre 2005


Un premier livre en littérature est toujours un acte d’amour. Un cri d’amour. Souvent d’amour déçu. Avec son cortège d’amertume, de révolte, d’amères désillusions, d’espoirs avoués ou camouflés. D’aveux en confidences, de phrases sibyllines en rimes perdues, de narration descriptive en réflexion méditative, se profilent, en «syllabes décousues», les pages d’une vie, brusquement, dûment, remplies et qu’on essaye en vain de remodeler selon les images qui ont hanté cette même vie au tracé marqué au fusain, à la sanguine ou en estampe vaporeuse. Demeure donc ce murmure irrépressible contre le temps qui fuit et les rêves qui s’effilochent. Avec la ferme détermination de ne jamais se laisser faire ou de baisser benoîtement les bras. Tout aussi bien que le plaisir et le réconfort de s’abandonner aux souvenirs des jours lumineux et des moments de plénitude, authentique stock énergétique pour affronter l’adversité.

Philippe Kandalaft, à l’âge mûr, décide de se lancer dans la bataille des mots et entreprend de bâiller la porte de la littérature. Un premier ouvrage, Syllabes décousues, paru aux éditions Dar an-Nahar, avec un titre clairement révélateur du projet entrepris silencieusement et presque en secret, jette la lumière sur un passé dominé par la guerre mais aussi par les joies innocentes d’une enfance baignée par les parfums enivrants des orangeraies en fleurs...
Originaire du Liban-Nord, plus précisément de Tripoli, Philippe Kandalaft, ancien enseignant reconverti dans la gestion des entreprises, signe là son premier opus. Un opus où transparaît, en toute évidence, la délectation jubilatoire de l’amour des mots et le sens de la formule. Un livre qui n’est ni poésie, ni essai, ni roman. Mais peut-être tout à la fois, avec la présence d’une « voix » intérieure aux intonations françaises à la fois puristes et élégantes, digne héritage d’un studieux écolier formé aux établissements des missionnaires français des frères Jean-Baptiste de la Salle et détenteur, par la suite, d’un diplôme de lettres de la Sorbonne.

Poésie libre avec une musicalité, une cadence, un rythme particulier pour évoquer les palmiers du désert : voilà le décor planté et le ton donné pour couvrir le parcours de 282 pages où passé, futur et présent fusionnent, s’annihilent, s’imbriquent et se chevauchent.
Avec la naïveté d’un premier écrit, de ses maladresses et de ses orgues ronflants, Philippe Kandalaft, avec émotion, sensibilité et une sagesse parfois bien sentencieuse, brosse le portrait d’un parcours le menant des rives odoriférantes de Tripoli (à l’époque la capitale du Nord n’était alors qu’un immense verger et pas encore rongée par la construction et le béton sauvages !) aux sables d’un désert qui le fascine dans sa solitude et l’infini de ses vagues lisses et dorées…
Innombrables images fignolées avec dévotion et zèle, se rattachant au passé, avec le fracas de la guerre du Liban et, plus loin dans le temps, le charme tout en douceur de «ce grand théâtre qu’est la vie» que l’auteur, inlassablement, sonde et interroge.
Marqué d’un certain romantisme, habité d’une sourde colère contre la souffrance au travail et les déboires de l’humanité, ce livre «poétique» (déjà de par le choix même de l’expression) accuse chez l’auteur une sensibilité d’écorché vif et la quête d’une inspiration lyrique, loin de tout imaginaire, au plus profond du vécu.


Edgar Davidian
Critique littéraire





Présentation de « Syllabes décousues »
par Joseph Halout - professeur de lettres à l'Université St. Joseph -
à la Rabita al Sakafieh, Tripoli.



Mr. le ministre,
Mesdames et messieurs,
Mes chers amis,

Quand Philippe m'a demandé de présenter son premier livre « Syllabes décousues Saisons d'oranger sur Tripoli » j'ai éprouvé un sentiment de fierté et d'inquiétude : avoir été choisi par l'un de mes anciens élèves, devenu ensuite un ami personnel et familial, quelle marque de confiance, quelle distinction plus insigne ? Mais aussi quelle tâche plus délicate ! Je sais le nombre d'heures et les multiples efforts dépensés au travail pour donner naissance à son premier essai qui est à coup sûr un chef d'oeuvre littéraire. Mais je sais aussi que toute présentation, quelque fidèle qu'elle soit, est un appauvrissement et, à la limite, une déformation de cette oeuvre. Je ne prétends pas dans ces quelques lignes vous livrer les secrets qui font le charme de ce livre, je me contenterai de répondre à quelques questions simples :

            Quelle est la nature de ce livre ?
            Quels sont ses thèmes ?
            Quel apport nouveau offre t-il aux lecteurs ?

« Syllabes décousues » est avant tout et surtout un livre autobiographique. Au fil des pages, nous découvrons Philippe enfant, adolescent, adulte, avec des détails précis sur ses origines et sa ville natale où se sont déroulées ses années d'enfance et de première jeunesse. Son grand-père monsieur Ghattas Kandalaft était directeur de l'école grecque orthodoxe de théologie à Balamand. Son père, Alexandre, un commerçant libanais de renom, tenait un commerce dans la rue Azmi. Sa mère madame Geneviève Calemard de Récuyer, est une française qui arrive avec son mari en 1940 au Liban.

Dans la suite, Philippe ne s'abandonne pas aux confidences. Les détails de sa vie sont peu nombreux. Il est pudique, distant, insaisissable. Il mène une vie des plus ordinaires. Il fait ses études au collège des Frères des écoles chrétiennes, situé à Zéhrieh, et considéré, à cette époque, comme le meilleur collège du Liban Nord, et l'un des meilleurs de tout le Liban. Ses goûts ne sont pas difficiles à satisfaire : il assiste ou participe aux jeux du collège, invente, avec ses frères ou ses camarades, ses propres jeux, accompagne ses parents à la messe de minuit de Noël, à la kermesse des Soeurs de charité, lieu de ses premières sylphides, fait des sorties avec eux durant les jours de vacances à la plage St Raymond ou au couvent de Nourrie, et ne manque pas de temps à autre de se glisser avec sa mère , dans des visites à ses amies où il déguste les biscuits et les gâteaux qu'on leur offrait. Bref, une enfance simple, des plaisirs innocents et simples avec des parents dont l'unique ambition consistait à assurer à leurs enfants une instruction solide et une bonne éducation.

Ces souvenirs d'enfance apparemment ordinaires et presque communs se déroulent dans une ville, Tripoli, dans un quartier, rue Azmi, dans un appartement qui constituent tout l'univers de Philippe. Avec beaucoup d'adresse, il évite de tomber dans la banalité d'une description systématique de la ville. Il ne parle que de son univers à lui, des lieux qu'il fréquente. Mais alors avec quelle précision il retrace son itinéraire de la rue Azmi au collège des Frères ! Il ne néglige aucun détail ou presque : les noms ou les enseignes des magasins, leurs propriétaires, leurs marchandises, un mot échangé en passant avec les uns, des complicités innocentes avec d'autres. Quel monde familier, accueillant, où tout le monde connaît tout le monde, où les grands font confiance aux petits et sont traités de même.

Certains lieux se détachent par leur importance et jouissent d'une place particulière dans le livre. Le « Café d'en haut », lieu de rencontres de familles en quête de fraîcheur et de distraction où l'on sert le café, le narguilé... où surtout l'on assiste aux films de cinéma projetés en plein air durant les jours d'été. Deux librairies de cette époque sont particulièrement privilégiées : la librairie « Select » de monsieur Keyrouz aux yeux verts et à la voix toujours basse. La librairie de la rue des Eglises, devenue lieu de discussions culturelles, pédagogiques et syndicales.

Du collèges des Frères il présente l'entrée, Jamil le gardien des lieux, le corridor menant à la cour, la cour avec ses platanes et ses châtaigner géants, la bonbonnerie de Michel, frère Cyril avec sa barbe blanche et son visage toujours souriant, l'économat du frère Nicolas, le réfectoire du frère Victor, la sacristie du frère Augustin à laquelle il consacre un texte, le frère Edouard, et surtout le théâtre qu'il appelle le théâtre de la rue des Eglises, lieu d'activités artistiques diverses, mais aussi lieu dont l'obscurité, la fraîcheur et l'odeur du cuir augmentaient la crainte qui saisissait les élèves lors de la remise de leurs résultats d'examen.

Ajoutez à ces monuments et à ces souvenirs la peinture de certaines moeurs scolaires, sociales, de certaines traditions religieuses : le tambourin de Ramadan appelant les fidèles à la prière et au jeûne, la messe de minuit et les visites des églises les jeudis saints, et vous aurez une idée sur cette atmosphère de tolérance, de bonne entente et de fraternité où baignait notre ville de tripoli dans les années qui ont précédé la guerre de 1975 dont le souvenir obscurcit cette toile et introduit une note d'angoisse sur tout le pays. Philippe quitte la ville et n'y rentre que pour passer ses vacances de temps à autre.
Souvenirs d'enfant, vécus dans un milieu agréable et familier obscurci par les événements de 1975, est-ce là tout l'intérêt du livre ?

La guerre du Liban est à l'origine du drame de Philippe. Projeté loin de ses parents, loin de ses amis, loin de son pays, loin de son métier, il se réveille soudain au milieu de la tourmente dont il ne contrôle plus la démence, incompris, maltraité... déraciné. Nous le retrouvons à Paris, au fond de son bureau, réduit au silence et à la solitude la plus totale. Seul, comment peut-il tenir tête à cette conjuration d'individus que les intérêts ont déshumanisés ? Comment peut-il céder à leurs brutalités ?

Subitement il trouve la solution. Au milieu de sa détresse la plus profonde, il réalise que ses armes les plus efficaces sont la mémoire et l'imagination. La mémoire est une mine de richesse exceptionnelle. Elle lui fournit des souvenirs du passé, le relie avec des êtres chers, avec des amis, « l'absence est parfois nourrie de présence » se dit-il, « la mémoire rétablit le lien... avec l'autre », Saint Exupéry a raison « le seul luxe véritable c'est celui des relations humaines ».

Son imagination elle aussi est une source inépuisable de réflexions. Elle lui offre la possibilité de se draper derrière une carapace que les flèches de la méchanceté de ses détracteurs ne peuvent atteindre. Et derrière ces remparts qu'il construit, il se livre aux méditations, s'interroge sur le sens de la condition humaine, sur l'amitié, le bonheur, l'amour, la solidarité, la guerre, le sens de l'action des hommes. Qu'est ce que la justice ? « Fenêtre sur cour » fournit une réponse particulièrement pessimiste. La fin est une obscurité totale, « la mèche se noie » dit-il, « la lueur s'essouffle, s'estompe, la bougie n'éclaire plus, le noir de l'intérieur rejoint celui de l'extérieur ».

« Bagatelle » est une interrogation angoissée et angoissante sur la liberté. « Liberté quel est ton nom ? » revient comme un refrain à la fin de chaque passage. Il constate avec amertume : « il y a longtemps, hélas, qu' 'elle est au placard...enchaînée par le mensonge et la désinformation délibérée , le cynisme et la perversion, l'insolence et l'arrogance du pouvoir, l'absence permanente d'interlocuteurs et d'éthique, la diffamation, la discrimination, la dégradation du travail, l'indifférence coupable et immorale, l'inconscience abjecte, le harcèlement et la souffrance, la menace omniprésente et lâche... ». Peut-on trouver une diatribe plus virulente contre ces brutes qui l'ont enfermé « comme un animal qu'on a lâché dans la cage d'un zoo vide... et qui tourne en rond dans une arène déserte » ?

A partir de « Bagatelle », le troisième texte de son livre, les souvenirs se précipitent, se bousculent, surgissent du fond de son être comme une source du flanc d'une montagne, claire, fraîche, vivifiante, toujours nouvelle. Le poète se laisse envahir par ces vagues déferlantes que remue la mémoire, s'y abandonne, s'y grise... et finit par se laisser prendre à son propre jeu. Ni le passé, ni le présent ne peuvent le mettre à l'abri du temps, ennemi de l'homme. Il a beau essayer de le fixer dans l'instant, il lui échappe, il fuit, il emporte tout sur son passage, et ne laisse derrière lui que l'usure et la mort.

Souvenirs rieurs ou tristes, gais ou sombres, soumis ou révoltés, ils se présentent au gré de la mémoire et alternent selon les caprices du rêve, à l'image de la vie elle-même. Quel vertige ! Quel gouffre ! La mort de ses amis de classe, Charles, Moustapha, la guerre qui démolit tout sur son passage, secoue le Liban et risque de le détruire, lui arrache des cris de révolte contre la stupidité des libanais

« Le Liban que je hais
a foudroyé notre passé.
Nos souvenirs peinent à mourir,
nostalgie d'un temps qu'ils nous ont pris »

Mais au fond de cet abîme, le rêve, ce prodige de l'imagination, s'insurge contre ces souvenirs tristes et se blottit dans le parfum d'une jeune fille, dans son manteau jaune, dans une mèche de cheveux, dans un geste, dans un regard, un appel. Poèmes d'amour, chants d'amour, innocents, purs, pudiques, discrets, enveloppés de toute la grâce de la jeunesse et de ses accents les plus sincères.

Cette oscillation entre l'ombre et la lumière n'est pas une vision manichéenne, mais c'est la sensibilité d'un poète dont les cordes vibrent au moindre souffle de vent. Ses persécuteurs ont beau être forts, ils peuvent le harceler, la faire souffrir, ils resteront incapables de briser les liens qu'il établit avec l'Autre ou de lui faire peur. Il est le chêne et non le roseau. L'action constitue une loi de sa vie, la loi de sa vie.

Voilà pourquoi Philippe se plaît tant à l'art qui ne peut être que le fruit de l'action et du travail. Une création des plus originales. Il y déploie tous les talents d'un écrivain : portraits, silhouettes, gestes, descriptions, qui trahissent une observation d'artiste pleine de détails les plus précis, les plus menus, les plus variés et d'un réalisme rare. Est-ce de la prose ? Est-ce de la poésie ? Qu'importe. Ces questions suscitent une polémique qui ne se terminera jamais. Tous les textes sont traversés d'un courant de poésie indéniable. Certains sont de véritables poèmes. Alors quelle ivresse des sens ! Quel mélange de parfums, de sons, mais aussi des rythmes variés, tantôt courts, tantôt longs, en harmonie avec les pulsions du coeur et berçant les lecteurs d'un mouvement doux ou le secouant avec violence selon les thèmes, et créant ce frisson, dont seule la poésie est capable.

Mémoires d'une âme localisées dans une ville, drame d'un coeur oppressé par l'injustice humaine, avide de liberté, vibrant devant les beautés, habileté d'un artiste caressant les thèmes de la littérature avec un style personnel qui fait toute son originalité, voilà en quelques mots le contenu de « Syllabes décousues ». Par la richesse de son style, la variété de ses thèmes, la profondeur de sa réflexion, Philippe Kandalaft se fera sa place comme l'un des auteurs francophones les plus attachants du Liban, au début du siècle.

Toute présentation d'un livre est un appauvrissement, ai-je dit au début.
Pour le découvrir et le déguster, je vous invite à le lire.


Joseph Halout
Al Rabita al Sakafieh, Tripoli le 26. 11. 2005.




© Philippe Kandalaft - Perspectives 2016-2018